Son nom claque comme une invective, aux sonorités tranchantes et râpeuses. Il ressemble à sa peinture. Zurbaran vous envoie à la figure toute la virtuosité de sa couleur et des ses portraits.,  

Lorsque j’ai créé Bonâme il y a 8 ans, j’ai pratiqué une longue immersion dans la représentation artistique des étoffes et des vêtements.

 Et Zurbaran a été, consciemment ou pas, un de mes plus grands guides sur la couleur et le contraste.

Car dans mes collections, s’il y a beaucoup de noir comme la trame sur laquelle tout se dessine, les couleurs, quand elles surviennent, sont denses, saturées, éclatantes et vives.


C’est donc avec une certaine impatience que je suis allée hier soir voir l’exposition Zurbaran au Louvre. Car c’est la première fois que le peintre espagnol du 17e siècle, ami de jeunesse de Velasquez, a les honneurs du grand musée. Les tableaux des collections du Louvre y côtoient des chefs d'oeuvre de la National Gallery, du Art Institute de Chicago, du Prado, mais aussi quelques tableaux plus confidentiels dont j’ignorais même l’existence comme les saints Asher et Joseph, fils de Jacob, deux portraits étonnants, provenant du musée d’Auckland aux UK. 

Dès l’entrée on est accueillis - et saisis- par le christ en croix dont le corps cireux émerge des ténèbres. Le Louvre nous annonce la couleur (c’est le cas de le dire). Le thème sera mystique.

Même si cette silhouette blafarde sur fond noir m’a rappelé certaines études de la Vénus d’un grand maître italien qui sévissait à Florence quelques 150 ans plus tôt…Entre temps, le traitement du corps, le dessin est devenu plus expressionniste, plus naturaliste.

Il est possible, au cours de la déambulation dans cette courte exposition, de se sentir vite saturé par les thèmes sacrés, Mais nous sommes au XVIIe, dans un royaume férocement catholique et c’est ce qu’on représente à l’époque. Point de sacs de luxe ou d’icônes pop comme aujourd’hui, les sujets de l’Art sont exclusivement religieux. Car la ferveur doit s’entretenir. 

On glorifie le récit chrétien, et plus encore, le récit catholique, en plein règne d’une Espagne victorieuse et expansionniste, cherchant à asseoir son influence et faire barrage aux idées protestantes.

Alors Zurbaran traite, avec semble-t-il un certain délice les scènes de la bible, de l'Evangile et du culte catholique…Il s’acquitte avec brio de sa tache : séduire, recruter, créer des “campagnes” impactantes. 

Utilisant l’histoire sainte, il se déconnecte pourtant des codes classiques de la peinture religieuse. L’attention portée aux détails des vêtements, leur style, l'association des matières et couleurs en fait à mes yeux un grand portraitiste avant l’heure, dans un temps où l’art n’était financé ou admis que s’il soutenait la piété.

Bien malin les artistes qui savent utiliser les thèmes de leur époque pour servir leur propre plaisir pictural…


Tout se concentre sur les personnages, faisant fi du décor, de l'arrière-plan. Le contexte et le narratif sont négligés au profit d’un sujet central, visé par la lumière. 

Les visages sont franchement expressifs, leur présence réelle. Ils sont rendus dans leur chair, leur rides et leur structures morphologiques sont sculptées, accentuées. On n'est pas du tout sur une évanescence esthétisante. Et la couleur est son médium de prédilection. Elle s'impose par blocs, dans une texture riche voluptueuse. Il y a quelque chose de sensuel, une provocation qui s’oppose au noir et vous attrape le regard.


Dans ce défilé de sujets mystiques, les saintes de Zurbaran m’ont hypnotisée avant même que je ne connaisse et comprenne leur destin funeste. Ces portraits m'avaient en effet largement inspirée, notamment pour leurs associations de couleur. Les retrouver et avoir le loisir de les observer face à face est une expérience que je recommande.

Sainte Agathe, Sainte Appoline, Sainte Casilda…Dérangeantes, elles exercent tranquillement leur magnétisme.  En apparence innocentes, très jeunes, elles sont d’une détermination cruelle. Implacables dans leur martyr, le regard droit et l’attitude ancrée, on ne remarque qu’à la deuxième lecture les détails macabres qui rappellent leur supplice : yeux et dents arrachés, seins coupés.

Le grand peintre en a presque fait des personnages de mode, dans le soin incroyable porté à leur habit. Une fois de plus, on voit comment le vêtement, sa force, son volume et sa texture peuvent capter le regard et nous emmener dans l'histoire du personnage, servant ainsi l’objectif premier : susciter l’attraction.

 

L'exposition se termine par une mise en perspective de certains de ses portraits de saints en robe de bure avec les Manet ou Picasso, établissant l'influence du peintre, et plus largement de cette école espagnole du XVIIe sur les grands maîtres du 19e et 20e siècles.


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