Toute une génération de femmes se penche aujourd’hui sur le destin des artistes féminines, interroge leur absence dans les livres d’histoire et leur présence modeste dans les musées. Des rétrospectives se multiplient sur telle ou telle artiste, ainsi que des expositions thématiques. L’histoire de l’Art dans sa version féminine se cherche, tâtonne, revendique.

En attendant, on parle encore peu des femmes sculptrices. La sculpture est un art exigeant, coûteux, rude, ce qui explique sans doute la plus faible proportion de femmes que dans les autres champs comme la littérature ou la peinture. La matière est chère. Il faut impérativement un atelier, de la place. C’est physiquement éprouvant. Pourtant, certaines y sont allées quand même. Et je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a peut-être des traits communs dans le caractère de ces femmes qui sont allées tailler dans les marbres, ont musclé leur bras pour pétrir la terre, buriner des surfaces ou creuser des moules. Qu’il y a peut-être une motivation commune dans le défi à la matière, la volonté d’exister par le volume. Qu’il y a peut-être une signature, une patte, un toucher particulier dans la manière dont elles s’approprient la pierre, la terre, l’argile, puisant dans les ressorts les plus profonds et les plus archaïques de la psyché féminine.

 

La grande icône française de cet art est Camille Claudel. Sans doute parce qu’elle porte aussi un destin tragique, parce qu’elle est la sœur de Paul Claudel, la jeune maîtresse de Rodin, qu’elle sera internée en asile psychiatrique jusqu’à la fin de ces jours. Cette vie romanesque, portée à l’écran plusieurs fois, sert sa notoriété et l’on peut soupçonner qu’il faut plus de drame et de contexte aux femmes pour émerger. Que seul leur art ne suffisait pas encore pour qu’on s’intéresse à elles.

 

Il serait juste pourtant dans le cas de Camille Claudel de regarder en priorité la finesse de son œuvre, le mouvement incroyable de ses formes, la délicatesse des courbes en tension dans cette pratique où il faut défier la densité de la matière et les lois de la pesanteur. Souvent ont été opposées l’approche plus monumentale, massive et dense du maître Rodin et la délicatesse, la subtilité malgré les sujets parfois poignants et provocateurs, de l’élève Camille. Cette opposition nourrit la légende selon lequel l’élève aurait dépassé le maître, celui-ci spoliant injustement les créations de sa protégée.

 

Mais Camille Claudel n’est pas l’unique sculptrice qui se fera un nom. Il y a également toute une cohorte de femmes sculpteurs qui grossit de siècle en siècle. Elles sont plus nombreuses au seconde empire. Encouragées par les commandes publiques et une politique généreuse d’un empire mécène envers toute forme d’art. Des noms, inconnus du grand public comme Hélène Bertaux, Marcello, Dubois-Lavenne signent les bustes et statues de nombre d’œuvres que vous pouvez croiser par exemple à l’Opéra Garnier.

 

La raison pour laquelle je m’intéresse aux femmes sculptrices est en fait assez personnelle. Mon arrière-grand-mère faisait partie de ces quelques femmes qui épousent cette carrière au début du XXe siècle. Profitant du chemin tracé par ses ainées citées plus haut, lesquelles ont ouvert patiemment la voie tout au long du XIXe siècle.

Elle est élève de l’atelier de Gustave Bourdelle.

 

Germaine Desgranges à l‘atelier de Gustave Bourdelle en 1912. Debout, en fin de rangée, la tête tournée vers sa camarade, minaudant gaiement lors de cette photo sérieuse et officielle.

 

Il est d’ailleurs intéressant de noter sur cette photographie la forte proportion de femmes dans cet atelier. Pour cet art de réputation plutôt masculine. Encore une fois, on note la surreprésentation des femmes dans les études créatives (exactement comme aujourd’hui). Cela consolide cette fatalité, agaçante quand on y réfléchit, de la disparition des femmes des milieux créatifs alors que la loi statistique devrait les voir sur-representées dans ce type de carrière : la peinture, la mode, la sculpture, le dessin…puisqu’elles en peuplent les écoles.

 

Germaine n’a pas échappé à la règle. Elle nait en Franche-Comté dans une famille d’artistes. Son père Félix Desgranges est un peintre reconnu. Elle a donc la chance, dès son plus jeune âge d’évoluer dans un milieu artistique, de fréquenter des peintres, amis de la famille, de s’essayer elle-même très jeune à l’aquarelle, au dessin.

Elle épouse en 1913 Daniel Blavier, avec qui elle aura une fille Odile, ma grand-mère. Elle est à cette époque élève de l’atelier de Gustave Bourdelle, situé à Paris dans le quartier Montparnasse, et aujourd’hui transformé en un musée éponyme. Le 14e arrondissement de Paris est à cette époque l’épicentre de la création artistique où sévissent les Man Ray, les Modigliani, les Fujita.

Daniel Blavier sera malheureusement fauché par la grande guerre en 1916, comme bien des hommes de cette génération, laissant Germaine veuve de guerre.

En 1921, elle épouse en secondes noces le statuaire Philippe Besnard, fils du grand Albert Besnard, peintre adulé fin XIXe, présent dans tous les salons, qui aura l’honneur de funérailles nationales à son décès en 1932.

 

On aurait pu penser que Germaine, dans ce second mariage qui lui offrait un environnement propice à la création, poursuivrait sa carrière balbutiante. Pour quelles raisons a-t-elle arrêté de sculpter ?  Le mariage, la maternité vont la transformer en modèle plus qu’en artiste. Je n’y mets pas de jugement ou n’en tire pas de conclusion. Il faudrait pour cela pouvoir lui en parler et comprendre ses choix. Je ne peux que formuler des hypothèses, observant la chronologie des faits, replaçant son destin dans un contexte et une époque.

 

Mais je crois que l’art continuait à couler dans ses veines comme un feu. Et comme beaucoup de femmes, elle l’exprimait dans le terrain qui lui était dévolu.

 

Muse, pour son mari  ou son beau-père qui vont la dessiner, la peindre, sculpter les bustes d’elle, sans doute admiratifs ou captivés par son caractère. Son tempérament irrévérencieux, frondeur, insupportable disent encore celles et ceux qui l’ont connue, sa beauté singulière, brune aux pommettes hautes, au regard perçant et plein de défi …

 

Mais également créatrice et couturière. L’argent ne coulait pas à flot chez ce jeune couple, qui dépendait beaucoup des moyens du patriarche Albert Besnard. Philippe Besnard n’a pas le succès de son père. Germaine confectionnait elle-même ses vêtements, dont cette robe que j’ai portée comme un trophée alors que j’étais étudiante et dont on me faisait moults compliments.

Mon père m’a raconté que dans une soirée mondaine, Germaine âgée alors d’une soixantaine d’années avait fait une entrée remarquée, vêtue avec une grande élégance. Alors qu’il la complimentait sur sa robe, elle lui aurait répondu « Chut… je l’ai faite avec le dessus-de-lit d’A.V » ; A.V étant sa petite-fille, ma mère Anne-Véronique. Depuis j’ai toujours fait un amalgame entre Germaine et Scarlett O’hara pour le tempérament, le piquant, le culot qui consiste à arracher des rideaux pour s’en faire une robe légendaire.  

 

Sculptrice enfin, quand même encore un peu, extériorisant son talent dans le périmètre que sa fonction de mère lui propose. Comme Berthe Morisot à l’époque qui peignait inlassablement sa fille. Germaine sculpte ses filles et sa première petite-fille Anne-Véronique, ma mère, dont le profil délicat et grâcieux fait d’elle un modèle de prédilection pour sa grand-mère.

 

La robe Germaine que je propose pour la rentrée 2024 est très proche de la robe qu’elle s’était confectionnée et que j’ai si souvent portée. J’ai remplacé les agrafes de fermeture par un zip plus pratique. Je n’ai trouvé aucun équivalent à ce coton ottoman irrégulier noir, ravissant et très original et dont la qualité a traversé un siècle entier. Je l’ai remplacé par un sergé de coton le plus souple possible. J’ai redessiné les découpes un peu irrégulières qui s’étaient façonnées à son corps puis au mien.

Et surtout, je lui ai donné un porté réversible. La robe que portait Germaine était sûrement décolletée dans le dos. A 20 ans, je la portais avec le décolleté plongeant sur le devant, par-dessus un chemisier ou un bustier.

 

Germaine Desgranges. Femme singulière dont je suis fière de garder les traces dans mon ADN.


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